Il y a une alternative : l’égale liberté

« There is no alternative. » Margaret Thatcher a gouverné avec cette phrase. Quarante ans plus tard, on nous la ressert à chaque budget. Je la retourne : il n’y a pas d’autre alternative qu’une égale liberté pour tous. C’est la condition d’une vraie méritocratie.

Libres, vraiment ?

Vous êtes libre de partir en vacances. Libre de vous soigner. Libre de faire des études. Libre de vous loger où vous voulez.

En droit, oui. En fait ? Essayez, avec un Smic, un loyer parisien et deux enfants.

Une liberté garantie sur le papier, sans les moyens de l’exercer, ce n’est pas une liberté. C’est une politesse. Le philosophe Étienne Balibar a forgé un mot pour dire ce lien : l’égaliberté (La Proposition de l’égaliberté, PUF, 2010). L’égalité et la liberté ne progressent jamais l’une sans l’autre. Toute restriction de la liberté crée de l’inégalité. Toute inégalité restreint la liberté des plus faibles.

La méritocratie, prise au mot

Je vais faire une chose étrange : défendre la méritocratie. La vraie.

Pour que le mérite ait un sens, il faut que tout le monde parte de la même ligne. Une course où certains démarrent au kilomètre 40 d’un marathon, ce n’est pas une compétition. C’est une mise en scène. Tocqueville voyait dans « l’égalité des conditions » le fait fondateur des sociétés démocratiques (De la démocratie en Amérique, 1835-1840). John Rawls exigeait une égalité des chances qui ne dépende pas de la naissance (Théorie de la justice, Seuil, 1987).

Or aujourd’hui, le mot « mérite » sert surtout à justifier une position sociale déjà acquise. Les gagnants disent qu’ils l’ont mérité. Les perdants finissent par croire qu’ils ne méritaient pas mieux. C’est très confortable. Pour les premiers.

Prendre la méritocratie au sérieux, c’est donc :

  • plafonner les très gros héritages, et donner à chaque jeune adulte une dotation en capital ;
  • une école publique forte, partout, qui ne trie plus selon l’origine sociale ;
  • des services publics accessibles à tous, qui transforment les droits en possibilités réelles.

Amartya Sen appelle ces possibilités réelles des « capabilités » : ce que chacun peut effectivement être et faire. C’est ça qu’il faut égaliser. Pas seulement les droits. Les libertés réelles.

Pas de paix civile sans égalité

L’égalité n’est pas seulement juste. Elle protège. Parmi les pays riches, Richard Wilkinson et Kate Pickett associent davantage d’inégalités à davantage d’homicides, d’incarcération et de troubles psychiques, et à moins de confiance entre les personnes (Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous, Les Petits Matins, 2013). Ce sont des corrélations, discutées. Mais d’autres travaux vont dans le même sens : les conflits violents naissent moins de la pauvreté elle-même que des inégalités vécues comme injustes entre groupes (Frances Stewart ; Lars-Erik Cederman et ses collègues).

Et la France ? L’indice de Gini atteint 0,302 en 2024, son plus haut niveau depuis le début de la série, en 1996 (Insee). Le taux de pauvreté, 15,4 %. Et la France est tombée à la 99e place sur 163 au Global Peace Index 2026, contre 74e en 2025. Attention, je ne noircis pas le tableau : grâce à ses services publics et à sa protection sociale, la France reste un pays où les inégalités de niveau de vie sont relativement contenues. C’est justement cet acquis que l’austérité met en danger. J’y reviens dans un prochain billet, sur la sécurité.

La richesse qui domine

Il y a une autre menace pour l’égale liberté : la richesse qui achète. Les médias. L’influence. L’accès aux décideurs. Quand quelques-uns pèsent sur les décisions de tous, la liberté des autres recule. C’est pour ça que je défends le limitarisme. Ce n’est pas de la jalousie. C’est de la démocratie.

L’alternative

Une vraie méritocratie. Une vraie paix civile. Les deux ont la même condition : l’égale liberté. Il n’y a pas d’autre alternative.

Thatcher avait raison sur un point : il n’y en a qu’une. Elle s’était juste trompée de camp.

(Oui, je retourne la formule exprès. Ce qui ne souffre pas d’alternative, c’est le principe. Les mesures, elles, se discutent. C’est même à ça que sert ce blog.)

Sources : Étienne Balibar, La Proposition de l’égaliberté, PUF, 2010 ; Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1835-1840 ; John Rawls, Théorie de la justice, Seuil, 1987 ; Amartya Sen, Un nouveau modèle économique, Odile Jacob, 2000 ; Richard Wilkinson et Kate Pickett, Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous, Les Petits Matins, 2013 ; Frances Stewart (dir.), Horizontal Inequalities and Conflict, Palgrave Macmillan, 2008 ; Lars-Erik Cederman, Kristian Skrede Gleditsch et Halvard Buhaug, Inequality, Grievances, and Civil War, Cambridge University Press, 2013 ; Insee, « Niveau de vie et pauvreté en 2024 », Insee Première n° 2117, juillet 2026 ; Institute for Economics and Peace, Global Peace Index 2025 et 2026.

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