Pendant le confinement, on les applaudissait à 20 heures. Aides-soignantes, caissières, aides à domicile, éboueurs. Les applaudissements se sont tus. Les salaires, eux, n’ont presque pas bougé.
Le travail invisible
Qui fait tenir une société ? Les traders ? Les consultants en stratégie ? Allons. Ce sont celles et ceux qui soignent, lavent, nourrissent, accompagnent, réparent. Joan Tronto et Berenice Fisher ont donné un nom à ce travail : le care, « tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre monde » (Joan Tronto, Un monde vulnérable, La Découverte, 2009).
Ce travail a deux particularités. Il est surtout fait par des femmes. Et il est mal payé. Hasard ? Pas du tout. La psychologue du travail Pascale Molinier l’a montré : on le dévalorise justement parce qu’on le juge « naturel » (Le Travail du care, La Dispute, 2013). Une femme qui s’occupe d’une personne âgée, c’est de la gentillesse, pas une compétence. Alors pourquoi la payer, hein ?
Et quand il n’est pas payé du tout, il devient carrément invisible. Les femmes accomplissent 64 % du travail domestique et de soin non rémunéré (Insee, enquête Emploi du temps 2010, la plus récente). Le PIB ne le compte pas. Les retraites non plus : en 2023, la pension de droit direct des femmes est inférieure d’environ 37 % à celle des hommes (1 306 euros brut par mois contre 2 089), et encore de 25 % en comptant les pensions de réversion (Drees, 2025).
Travail social : un métier qu’on ne voit pas
J’ai passé de longues années dans le travail social. Je sais ce que c’est d’être la dernière porte ouverte quand toutes les autres se sont fermées. Le loyer impayé. La facture d’électricité. Le dossier de logement social en attente depuis des années. L’enfant en danger. On nous envoie tout ce que le système ne sait plus traiter. Et on nous demande des miracles. Sans les moyens, bien sûr.
Un assistant de service social de la fonction publique débute à environ 1 945 euros brut par mois, hors primes. Bac + 3. Pour accompagner des familles en crise, évaluer des situations de danger, démêler des vies entières.
Et la reconnaissance intellectuelle ? Les diplômes d’État du travail social sont reconnus au grade de licence depuis 2018. Mais il n’existe toujours pas en France de discipline universitaire ni de doctorat propres au travail social, contrairement au Québec ou au Royaume-Uni. Les travailleurs sociaux accumulent un savoir immense sur la société. On ne leur donne pas les moyens d’en faire de la connaissance. On leur demande d’appliquer des politiques pensées ailleurs. Par d’autres.
La chaîne mondiale du care
Il y a pire. Quand le care est mal payé ici, on le délègue. La sociologue Arlie Hochschild a décrit cette « chaîne mondiale du care » : des femmes migrantes sous-payées s’occupent de nos parents et de nos enfants, et laissent leurs propres proches au pays. On déplace l’injustice. On ne la résout pas.
Et les besoins explosent : 305 000 postes d’aide à domicile seraient à pourvoir d’ici 2030 (Dares). La population vieillit. Qui s’occupera de nous ?
Revaloriser les métiers du care : ce qu’on pourrait faire
- Un rattrapage salarial pour les métiers du soin, de l’accompagnement et du travail social, financé par une ligne budgétaire dédiée.
- Des grilles harmonisées entre le public et le privé non lucratif : même métier, même salaire.
- La reconnaissance de la pénibilité physique, et de la charge émotionnelle, dans les carrières et dans l’âge de départ à la retraite.
- Des droits à la retraite liés au soin, pour celles et ceux qui ont réduit leur activité pour s’occuper d’un proche.
- Un parcours universitaire complet en travail social, de la licence au doctorat, et des recherches-actions menées avec les professionnels et les personnes accompagnées.
- La fin du temps partiel subi et des horaires coupés, négociée avec les branches professionnelles.
Et l’école, première ligne du care, avec ses profs, ses infirmières et ses assistantes sociales scolaires : j’en ai parlé dans un billet précédent.
Prévenir coûte moins cher que réparer
On va me dire : c’est cher. Faisons le calcul à l’envers. Une aide à domicile qui retarde l’entrée en établissement. Une crèche qui permet à une mère de reprendre son emploi. Un centre de santé qui évite une hospitalisation. Un accompagnement qui évite une expulsion. Chacun réduit des dépenses futures. Les troubles psychiques ont coûté environ 160 milliards d’euros à la société en 2018, en coûts directs et indirects (étude URC Eco pour la Fondation FondaMental). Le soin n’est pas une charge. C’est un investissement que le PIB ne sait pas voir.
Robert Castel appelait la protection sociale une « propriété sociale » : la sécurité de ceux qui n’ont pas de patrimoine (Les Métamorphoses de la question sociale, Fayard, 1995). Réduire les prestations, c’est déposséder les plus modestes. Revaloriser le care, c’est leur rendre ce qu’on leur doit.
Et c’est aussi, on le verra dans le prochain billet, la meilleure politique de sécurité qui soit.
Sources : Joan Tronto, Un monde vulnérable, La Découverte, 2009 ; Pascale Molinier, Le Travail du care, La Dispute, 2013 ; Insee, « Le travail domestique : 60 milliards d’heures en 2010 », Insee Première n° 1423, 2012 ; Drees, Les retraités et les retraites, édition 2025 ; Dares et France Stratégie, Les Métiers en 2030, mars 2022 ; étude URC Eco pour la Fondation FondaMental (coût des troubles psychiques en 2018) ; Arlie Hochschild, « Global Care Chains and Emotional Surplus Value », dans Will Hutton et Anthony Giddens (dir.), On the Edge, Jonathan Cape, 2000 ; Robert Castel, Les Métamorphoses de la question sociale, Fayard, 1995 ; grilles de la fonction publique (assistants de service social).
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