« Ordre ». « Autorité ». « Fermeté ». Les mots reviennent à chaque fait divers. Moi aussi, je veux vivre en sécurité. C’est justement pour ça que je défends une société du care. Parce que l’insécurité se nourrit des inégalités.
Qui veut d’une ville où la misère se multiplie ?
Personne. Ni les habitants des quartiers populaires, qui sont les premières victimes de la délinquance. Ni ceux des beaux quartiers, qui voient monter les tentes sous les ponts. La sécurité n’est ni de droite ni de gauche. C’est un besoin humain de base.
La vraie question, c’est : comment l’obtenir ? Et là, les recherches sont claires.
Plus d’inégalités, plus de violence
Des économistes de la Banque mondiale, Pablo Fajnzylber, Daniel Lederman et Norman Loayza, ont étudié des dizaines de pays sur plusieurs décennies. Résultat : quand les inégalités augmentent, les homicides et les vols augmentent aussi, même en tenant compte de nombreux autres facteurs (Journal of Law and Economics, 2002). Richard Wilkinson et Kate Pickett observent la même chose parmi les pays riches : plus d’inégalités, plus d’homicides, plus de prisonniers, moins de confiance.
Et à l’échelle d’un quartier ? Le sociologue Robert Sampson a montré que la violence recule là où les habitants se font confiance et peuvent agir ensemble. Il appelle ça l’« efficacité collective » (Science, 1997). Ce lien-là, qui le tisse ? Les associations. Les centres sociaux. Les éducateurs. Les services publics. Exactement ce qu’on supprime en premier quand on fait des économies. Bravo.
L’insécurité sociale fabrique l’insécurité tout court
Robert Castel distinguait deux insécurités. L’insécurité civile : la peur pour ses biens et sa personne. L’insécurité sociale : la peur de perdre son emploi, son logement, sa place dans la société (L’Insécurité sociale, Seuil, 2003). La seconde nourrit la première.
Un jeune sans perspective. Une famille entassée dans un logement insalubre. Un quartier sans médecin ni bureau de poste. Voilà les terrains où la violence pousse.
Une société qui protège est une société plus sûre. La paix civile n’est pas un à-côté du care. C’est l’un de ses objectifs premiers.
Couper dans l’État social, c’est renoncer à prévenir
Quand on réduit l’État social, on ne supprime pas les problèmes. On supprime la prévention. Moins d’assistantes sociales. Moins d’éducateurs de rue. Moins de psychologues. Moins de services publics. Et l’État n’intervient plus qu’en cas de crise : les urgences, la police, la prison.
C’est plus cher : on paie l’urgence, l’hôpital, le tribunal et la prison au lieu de payer la prévention. C’est moins efficace : on arrive quand le mal est fait. Et c’est injuste : on fait porter aux individus seuls des situations que la société a laissé pourrir. Au nom d’une fausse méritocratie. « S’il en est là, c’est qu’il l’a bien cherché. » Facile.
La « culture de l’excuse », un faux débat
« Expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser. » La formule a été lancée par un Premier ministre en 2016. Elle tourne en boucle depuis. Elle est inepte.
Le sociologue Bernard Lahire lui a répondu : comprendre les causes d’un acte, ce n’est pas l’absoudre. C’est se donner les moyens d’agir dessus (Pour la sociologie. Et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse », La Découverte, 2016). Un médecin qui cherche la cause d’une maladie n’excuse pas la maladie. Il la soigne.
La réalité, c’est que chaque acte naît d’un entrecroisement de responsabilités. Une responsabilité individuelle, oui : chacun répond de ses actes. Et une responsabilité collective : celle d’une société qui a laissé se dégrader l’école, le logement, l’emploi, le soin. Ne regarder que la première, c’est se condamner à voir les mêmes faits se répéter. Encore. Et encore.
L’ordre sans justice
Alors que reste-t-il, quand on prône l’ordre en ignorant les inégalités ? Cacher la misère. L’éloigner. L’enfermer.
Ce n’est pas de la science-fiction. En 1656, la monarchie crée l’Hôpital général pour y enfermer mendiants et vagabonds. Michel Foucault a appelé ce moment le « grand renfermement ». Aujourd’hui, le sociologue Loïc Wacquant décrit le passage d’un État social à un État pénal, qui gère la pauvreté par la police et la prison (Punir les pauvres, Agone, 2004). Et Hannah Arendt a montré jusqu’où peut conduire, à l’extrême, une logique qui rend des êtres humains « superflus ».
Je ne dis pas que nous en sommes là. Je dis qu’une politique sécuritaire sans politique sociale ne peut que glisser vers l’autoritarisme. Parce qu’il faudra toujours plus de murs pour contenir ce qu’on refuse de soigner.
Inégalités et insécurité : ce qu’on pourrait faire
- Faire de la prévention une priorité de sécurité : prévention spécialisée et éducateurs de rue, médiateurs, travailleurs sociaux dans tous les quartiers et dans les communes rurales.
- Rouvrir les services publics là où ils ont disparu : école, santé, poste, transports.
- Investir dans la santé mentale, l’école et le logement, qui sont des politiques de sécurité à part entière.
- Mesurer la paix civile dans l’indice de richesse réelle, à côté des inégalités et de la confiance.
La justice, elle, manque de moyens. La France compte 11,3 juges pour 100 000 habitants, contre 17,6 en médiane européenne. Et 3 procureurs, contre 11,2 : le chiffre le plus bas de tous les pays étudiés (Conseil de l’Europe, données 2022). On pourrait porter son budget à la médiane européenne : environ 3 milliards d’euros de plus par an. La police, elle, ne manque pas d’équipements. En 2019, le Conseil de l’Europe a même demandé à la France de suspendre l’usage des lanceurs de balles de défense en maintien de l’ordre. Et ce n’est pas qu’une question d’équipement. Une étude commandée par le Défenseur des droits constate « une distance persistante » entre le maintien de l’ordre à la française et celui des pays d’Europe du Nord, fondé sur la désescalade (Fillieule, Jobard et al., 2021). Mais ni l’une ni l’autre ne peuvent réparer seules ce que l’abandon social a défait. La seule sécurité durable, c’est celle qui protège tout le monde.
Sources : Pablo Fajnzylber, Daniel Lederman et Norman Loayza, « Inequality and Violent Crime », Journal of Law and Economics, 2002 ; Richard Wilkinson et Kate Pickett, Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous, Les Petits Matins, 2013 ; Robert Sampson, Stephen Raudenbush et Felton Earls, Science, 1997 ; Robert Castel, L’Insécurité sociale, Seuil, 2003 ; Bernard Lahire, Pour la sociologie, La Découverte, 2016 ; Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique, 1961 ; Loïc Wacquant, Punir les pauvres, Agone, 2004 ; Conseil de l’Europe, CEPEJ, Systèmes judiciaires européens, rapport 2024 (données 2022) ; commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, mémorandum sur le maintien de l’ordre en France, février 2019 ; Anne Wuilleumier, Olivier Fillieule, Fabien Jobard et al., Désescalade de la violence et gestion des foules protestataires. Quelle(s) articulation(s) en France et en Europe aujourd’hui ?, Défenseur des droits, novembre 2021 ; Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, 1951.
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