« Réarmement démographique. » On a entendu l’expression. Faire plus d’enfants, pour payer les retraites, pour la puissance du pays. Dans un monde qui brûle, on pourrait faire l’inverse. Et je l’assume.
Migrations climatiques : un monde qui devient inhabitable
La Banque mondiale estime que jusqu’à 216 millions de personnes pourraient être contraintes de se déplacer à l’intérieur de leur propre pays d’ici 2050, à cause du climat (Groundswell, 2021). Une équipe de chercheurs menée par Chi Xu va plus loin : dans un scénario de fortes émissions, un à trois milliards de personnes pourraient se retrouver, d’ici 2070, hors des conditions climatiques dans lesquelles l’humanité a toujours vécu (PNAS, 2020).
Ces gens ne disparaîtront pas. Ils bougeront. Le plus souvent dans leur pays ou leur région, mais pas seulement. Et les pays qui ont le plus émis, dont la France, ont une responsabilité particulière dans leur accueil.
Une politique non nataliste, et non coercitive
Dans ce monde-là, encourager financièrement les naissances n’a pas de sens. L’État pourrait donc cesser de le faire au-delà du deuxième enfant, pour les naissances à partir de 2027.
Je précise tout de suite, avant qu’on me fasse dire ce que je ne dis pas. Chaque enfant né est pleinement soutenu, par les services publics et les prestations. Les familles modestes de trois enfants et plus gardent le complément familial. La contraception est libre et gratuite. Et la liberté de chacun reste entière : faire un, trois ou cinq enfants ne regarde que les parents. C’est d’ailleurs le principe posé à la Conférence internationale sur la population et le développement du Caire, en 1994, qui rejette toute politique démographique contraignante. Il ne s’agit pas de décourager. Il s’agit d’arrêter d’inciter.
Et soyons clairs : le nombre compte moins que la manière de vivre. En France, l’empreinte carbone va d’environ 7 tonnes par an pour les personnes gagnant moins de 750 euros par mois à 12 tonnes au-delà de 6 500 euros (Citepa et Association pour la transition bas carbone, 2023). Le problème, ce n’est pas le nombre d’enfants des pauvres. Ce sont les modes de vie des riches.
Et soyons précis. Accueillir plutôt que faire naître ne fait pas baisser les émissions de la France : les personnes accueillies finissent par vivre comme nous. Mon argument écologique est ailleurs. Il porte sur l’habitabilité de la Terre. Quand des régions entières deviennent inhabitables, ceux qui vivent encore sur un sol habitable, et qui ont le plus chauffé la planète, ont un devoir d’hospitalité.
Ce devoir ne date pas d’hier. Kant fondait déjà l’« hospitalité universelle » sur la possession commune de la surface de la Terre : personne n’a, à l’origine, plus de droit qu’un autre à en occuper un morceau (Projet de paix perpétuelle, 1795). Quand la surface habitable rétrécit, l’argument prend tout son poids. Les philosophes du care Fabienne Brugère et Guillaume le Blanc dénoncent une Europe qui tourne le dos à des siècles d’accueil (La Fin de l’hospitalité, Flammarion, 2017). Bruno Latour rappelait que la question « où vivre ? » se pose désormais à tous (Où atterrir ?, La Découverte, 2017). Et le Conseil constitutionnel l’a dit en 2018 : la fraternité est un principe à valeur constitutionnelle, qui inclut la liberté d’aider autrui, quelle que soit la régularité de son séjour.
Payer pour faire naître davantage d’enfants ici, pendant que d’autres perdent leur sol là-bas ? Je choisis l’inverse. Partager l’espace habitable qui reste. C’est ça, pour moi, l’écologie : prendre soin du monde commun, et de celles et ceux qu’il ne peut plus abriter.
« Mais qui paiera nos retraites ? Qui nous soignera ? »
C’est l’argument nataliste, et il mérite une réponse. En 2025, on compte 2,5 personnes de 20 à 64 ans pour une personne de 65 ans et plus. En 2070, ce serait environ 1,6 (Conseil d’orientation des retraites). Les métiers du soin manquent déjà de bras : 305 000 postes d’aide à domicile seraient à pourvoir d’ici 2030 (Dares).
La réponse existe. Elle s’appelle l’immigration. Selon l’OCDE, la contribution budgétaire nette des immigrés est proche de l’équilibre, voire positive, dans la plupart des pays (Perspectives des migrations internationales, 2021). Ils ne sont pas un coût. Ils sont une partie de la solution.
Accueillir, c’est un métier
Mais accueillir, ça ne s’improvise pas. Un accueil raté nourrit le rejet. Un accueil préparé réussit. On pourrait donc organiser une insertion très encadrée, fondée sur l’accompagnement :
- des travailleurs sociaux au cœur du dispositif, en nombre suffisant et mieux payés, pour un accompagnement global vers le logement, l’emploi, la santé, la scolarité des enfants et l’accès aux droits ;
- l’apprentissage du français, renforcé et relié à l’emploi ;
- le développement local : un accueil réparti sur tout le territoire, y compris dans les communes rurales qui perdent des habitants et des services, avec des moyens pour les collectivités qui accueillent ;
- le vivre-ensemble : parrainage citoyen, médiation, associations, lutte contre les discriminations ;
- l’accès à l’emploi : un titre de séjour stable, la reconnaissance des diplômes, des formations vers les métiers qui recrutent.
Combien ça coûte ? Environ 2 milliards d’euros par an en régime de croisière, et de l’ordre de 8 000 travailleurs sociaux supplémentaires ★. Moins de 0,1 % du PIB. Et l’insertion dans l’emploi finit par rapporter plus qu’elle ne coûte : après la régularisation de 2005 en Espagne, chaque travailleur régularisé a versé en moyenne environ 4 000 euros de cotisations sociales par an (Elias, Monras et Vázquez-Grenno, 2025).
Des droits, pas une variable d’ajustement
Une dernière chose, essentielle. Les personnes accueillies ne sont pas une main-d’œuvre d’appoint, qu’on prend quand on en a besoin et qu’on renvoie après. Elles ont les mêmes salaires, les mêmes droits sociaux, le droit de vivre en famille.
Et la France doit respecter le code de pratique de l’Organisation mondiale de la santé (2010), qui proscrit le recrutement actif de soignants dans les pays qui en manquent. Sinon, on ne fait que déplacer la pénurie. On vide les hôpitaux des autres pour remplir les nôtres. Belle solidarité.
Accueillir dignement, ce n’est pas de la charité. C’est de la responsabilité. Et c’est notre intérêt.
Sources : Banque mondiale, Groundswell, partie 2, 2021 ; Chi Xu et coll., « Future of the human climate niche », PNAS, 2020 ; Citepa et Association pour la transition bas carbone, « Répartition de l’empreinte carbone des Français », 28 septembre 2023 ; Conseil d’orientation des retraites ; Dares et France Stratégie, Les Métiers en 2030, 2022 ; OCDE, Perspectives des migrations internationales 2021 ; Nations unies, Programme d’action de la Conférence internationale sur la population et le développement, Le Caire, 1994 ; Organisation mondiale de la santé, Code de pratique mondial pour le recrutement international des personnels de santé, 2010 ; Emmanuel Kant, Projet de paix perpétuelle, 1795 ; Fabienne Brugère et Guillaume le Blanc, La Fin de l’hospitalité, Flammarion, 2017 ; Bruno Latour, Où atterrir ?, La Découverte, 2017 ; Francesc Elias, Joan Monras et Javier Vázquez-Grenno, étude sur la régularisation espagnole de 2005, Journal of Labor Economics, vol. 43, n° 3, 2025 ; Conseil constitutionnel, décision n° 2018-717/718 QPC du 6 juillet 2018 ; chiffrage de l’autrice, détaillé dans le projet complet.
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