Une marée noire fait monter le PIB. Une mère qui veille son enfant malade, non. Il est peut-être temps d’aller au-delà du PIB. De changer de thermomètre, vous ne trouvez pas ?
Le PIB compte de travers
Le produit intérieur brut mesure la production marchande et le coût des services publics. C’est tout. Il ne mesure ni le bien-être, ni les inégalités, ni l’état de la nature, ni le travail gratuit qui fait vivre la société. Son propre inventeur le savait : Simon Kuznets avertissait dès 1934 que le bien-être d’une nation ne peut guère se déduire d’une mesure du revenu national.
Petit florilège d’absurdités :
- Les dégâts comptent comme de la richesse. Une inondation, un accident, une pollution qu’il faut réparer font monter le PIB. Une forêt rasée ou une nappe phréatique empoisonnée ne le font pas baisser.
- Le soin gratuit n’existe pas. L’Insee a estimé le travail domestique et de soin non rémunéré à 60 milliards d’heures en 2010, soit de 15 % à un tiers du PIB selon les conventions retenues. Les femmes en font 64 % (Insee, 2010). Pour le PIB ? Zéro.
- Les services publics sont sous-évalués. Ils sont comptés à leur coût, pas à ce qu’ils apportent. Remplacez un service public par un service privé plus cher : le PIB monte. La vie de personne ne s’améliore. Magique.
- La répartition n’apparaît pas. Le PIB par habitant peut monter pendant que la pauvreté progresse. C’est exactement ce qui se passe en France.
Ce qui fait un pays développé
Ce ne sont pas ses chiffres de croissance. Ce sont ses écoles, ses hôpitaux, ses transports, sa protection sociale. Et le fait que tout le monde y ait accès.
Les chiffres de l’Insee sont sans appel. En 2023, une fois pris en compte les impôts, les prestations et les services publics, 56 % des personnes reçoivent plus qu’elles ne contribuent. L’écart de revenu entre les 10 % les plus aisés et les 10 % les plus modestes passe de 26 avant redistribution à 3,5 après. Les services publics sont la première machine à égalité du pays.
Un budget qui coupe dans les services publics pour préserver la croissance peut donc faire reculer le développement réel d’un pays, tout en affichant un PIB en hausse. Déserts médicaux. Classes sans enseignant. Attente pour une place en crèche. Aucun de ces reculs n’apparaît dans la croissance.
Le donut : un plancher et un plafond
L’économiste Kate Raworth propose une image toute simple (La Théorie du donut, Plon, 2018). Imaginez un anneau. Le bord intérieur, c’est un plancher social : alimentation, santé, éducation, logement, revenu, égalité, voix politique. Le bord extérieur, c’est un plafond écologique, formé par les limites planétaires. L’économie doit garantir le plancher à tous, sans percer le plafond.
Aujourd’hui, aucun pays n’y arrive. Daniel O’Neill et ses collègues ont comparé environ 150 pays (Nature Sustainability, 2018) : ceux qui satisfont les besoins sociaux dépassent les limites écologiques, et ceux qui restent sous les limites ne satisfont pas les besoins. La France, elle, perce le plafond : son empreinte carbone est de 9,4 tonnes par habitant en 2023 (SDES), quand l’accord de Paris suppose d’approcher 2 tonnes.
Et non, la croissance « verte » ne suffira pas. Les revues de la littérature montrent que la baisse absolue des émissions avec un PIB en hausse reste rare, et beaucoup trop lente (Haberl et coll., 2020 ; Parrique et coll., 2019).
Une croissance sélective
Alors, décroissance ? Le mot fait peur. Je préfère parler de croissance sélective.
Ce qui doit croître : le soin, l’éducation, la rénovation des logements, les transports collectifs, les renouvelables, la réparation, l’agriculture paysanne.
Ce qui doit décroître : les énergies fossiles, l’aviation, les véhicules lourds, les objets jetables, l’agriculture intensive.
Le PIB global peut stagner. Le niveau de vie réel, lui, peut s’améliorer.
Une piste : un indice de richesse réelle
Un indice noté de 0 à 100, publié chaque année avec le budget. À côté du PIB, d’abord. Puis devant lui. Il repose sur quatre piliers :
- Bien-être et santé : espérance de vie sans incapacité, satisfaction dans la vie, santé mentale.
- Capabilités : pauvreté, privations matérielles, décrochage scolaire, accès aux services publics.
- Cohésion et paix civile : inégalités, partage du travail de soin, confiance, sécurité.
- Soutenabilité : empreinte carbone, artificialisation des sols, biodiversité.
L’indice combine les piliers par une moyenne géométrique, comme l’indice de développement humain des Nations unies. En clair : un très mauvais résultat dans un pilier tire tout l’indice vers le bas. La croissance ne peut pas racheter la destruction du climat. La richesse de quelques-uns ne peut pas racheter la pauvreté des autres.
Un exemple avec quatre indicateurs, un par pilier ★ : espérance de vie sans incapacité (45 sur 100), pauvreté (48), inégalités (65), empreinte carbone (26). La France obtiendrait environ 44 sur 100. Son point faible saute aux yeux : le climat.
La France a déjà une loi, depuis le 13 avril 2015, qui oblige le gouvernement à publier chaque année de nouveaux indicateurs de richesse. Le rapport existe. Il n’a strictement aucun effet sur les choix budgétaires. Il pourrait en avoir un : chaque grande mesure serait évaluée sur son effet attendu sur l’indice, comme elle l’est aujourd’hui sur le déficit.
Changer de thermomètre, ce n’est pas casser le thermomètre. C’est enfin prendre la bonne fièvre.
Sources : Simon Kuznets (1934) ; Delphine Roy, Insee Première n° 1423, 2012 ; Mathias André, Alexis Barrau et Thomas Renaud, « Revenus des ménages élargis à l’ensemble de l’économie en 2023 », Insee Analyses n° 118, 2026 ; Kate Raworth, La Théorie du donut, Plon, 2018 ; Daniel O’Neill et coll., Nature Sustainability, 2018 ; SDES, empreinte carbone 2023 ; Helmut Haberl et coll., Environmental Research Letters, 2020 ; Timothée Parrique et coll., Decoupling Debunked, Bureau européen de l’environnement, 2019 ; Dominique Méda, Au-delà du PIB, Flammarion, 2008 ; Jean Gadrey et Florence Jany-Catrice, Les Nouveaux Indicateurs de richesse, La Découverte, 2005 ; loi du 13 avril 2015.
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