La dette, c’est l’argument massue. « On ne peut pas, on est endettés. » Fin de la discussion. Eh bien non : parlons dette. Sérieusement. Chiffres sur la table.
Dette publique : trois chemins jusqu’en 2036
J’ai projeté trois budgets sur dix ans, année par année, à partir des données du projet de loi de finances 2027 ★.
- La lignée du gouvernement : ramener le déficit sous 3 %, surtout par des économies.
- Le budget alternatif : augmenter les dépenses utiles, et les financer par le capital, la rente et les pollueurs.
- Le même budget, si l’on déclenche en plus l’outil de crise : une contribution exceptionnelle sur les très grandes fortunes, entièrement affectée à la dette.
| Lignée du gouvernement | Budget alternatif | Avec contribution exceptionnelle | |
|---|---|---|---|
| Déficit en 2031 | 2,9 % du PIB | 3,2 % du PIB | 2,6 % du PIB |
| Déficit en 2036 | 2,5 % du PIB | 2,4 % du PIB | 1,8 % du PIB |
| Dette en 2036 | 119 % du PIB | 120 % du PIB | 115 % du PIB |
| Intérêts en 2036 | 154 Md€ | 150 Md€ | 144 Md€ |
| Dépenses hors intérêts, 2027 → 2036 | 54 → 50 % du PIB | 54 → 57 % du PIB | 54 → 57 % du PIB |
Regardez la troisième ligne. La dette en 2036 est la même dans les deux premiers budgets, à un point près. Maintenant, regardez la dernière. D’un côté, on coupe quatre points de PIB de services publics. De l’autre, on en ajoute deux et demi. Même dette. Pas du tout la même société.
Couper ne fait pas économiser
La charge des intérêts dépend du niveau de la dette et des taux. Pas de la manière dont on réduit le déficit. Dans les deux budgets, elle passe d’environ 91 milliards en 2027 à 150 milliards ou plus en 2036. C’est ça, le vrai danger. Et il menace tout le monde.
Pourquoi une telle hausse ? Parce que la France emprunte aujourd’hui plus cher. Le 21 octobre 2026, le taux à dix ans a franchi les 5%, une première depuis 2002. Le lendemain, l’écart avec l’Allemagne approchait 1,7 point, du jamais-vu depuis 2011.
La lignée du gouvernement ne fait donc pas économiser d’intérêts. Elle en paie même un peu plus en 2036 : 154 milliards contre 150, parce que le budget alternatif finance une partie de la dette par un livret d’épargne, à un taux plus bas ★. Ce qu’elle économise, ce sont des services publics. Environ 1 900 milliards d’euros cumulés sur dix ans par rapport au budget alternatif ★. Ce n’est pas une politique de la dette. C’est une politique contre l’État social, qui se cache derrière la dette.
Et si la crise s’aggrave : l’outil de secours
C’est le troisième chemin, à garder en réserve. Le budget alternatif n’en a pas besoin pour stabiliser la dette. Mais si elle s’emballait, une contribution unique sur les patrimoines au-delà de 2 millions d’euros rapporterait environ 200 milliards ★, payés en dix annuités. Tout irait au remboursement. Le déficit reviendrait à 3 % dès 2030. La dette baisserait de cinq points de PIB de plus d’ici 2036.
C’est logique, au fond. Pour réduire une dette, il faut de l’argent. Et l’argent est là où il s’est accumulé.
Ce que la dette ne dit pas
Une dette se juge à ce qu’elle finance. Emprunter pour isoler des logements, former des soignants ou protéger une ville des inondations, ce n’est pas la même chose qu’emprunter pour baisser l’impôt des plus riches.
Et il y a une dette dont personne ne parle : la dette écologique. Chaque investissement de transition reporté devra être payé plus tard, dans l’urgence, et plus cher. Selon l’institut I4CE, il faudrait de 39 à 71 milliards d’euros de dépenses publiques en plus chaque année d’ici 2030, dont 18 à 52 milliards pour l’État (2024). Sur dix ans, 400 à 700 milliards d’investissements reportés ★. Une dette cachée. Mais une dette quand même.
Trois leviers pour alléger la charge
- Une caisse d’amortissement, sur le modèle de la Cades pour la dette sociale, mais alimentée par des recettes affectées payées en premier lieu par le secteur financier.
- Un livret « transition », qui finance la dette verte par l’épargne des ménages français, à un taux inférieur à celui des marchés.
- Une négociation européenne pour sortir les investissements écologiques du calcul des règles budgétaires, ou allonger la trajectoire à sept ans, comme les règles actuelles le permettent sous conditions (j’y reviens juste après).
Et Bruxelles, dans tout ça ?
« L’Europe ne laissera jamais passer un budget pareil. » On me le dit souvent. Regardons les règles, plutôt que les fantasmes.
Depuis la réforme de 2024, un pays qui doit réduire son déficit peut étaler l’effort sur quatre ans. Et jusqu’à sept ans, s’il s’engage sur des réformes et des investissements, notamment pour la transition écologique. Des investissements pour la transition, il y en a 39 milliards par an dans le budget alternatif. Des réformes aussi.
Le budget alternatif ramène le déficit à 3 % en 2032. Ce n’est pas un défi lancé à Bruxelles. C’est une négociation, avec de vrais arguments : une trajectoire de dette aussi solide que celle du gouvernement, des recettes votées avant les dépenses, et une prospective qui chiffre ce que coûte l’inaction. Car la trajectoire du gouvernement, elle, suppose que ses objectifs soient tenus. Ils ont été largement manqués en 2023 et en 2024. S’ils dérapent encore, la dette monte à 126 % du PIB en 2036 ★. Qui est le plus crédible, alors ?
Les limites de l’exercice
Je ne fais pas de magie. Ma simulation est simplifiée : la croissance et les taux sont des hypothèses. Si les impôts sur le capital rapportent 30 % de moins que prévu et que les taux montent d’un point, le budget alternatif finit à 134 % de dette ★. Mais si le gouvernement manque ses objectifs comme en 2023 et en 2024, sa propre trajectoire finit à 126 % ★.
Personne n’a de garantie. Personne. Il reste un choix, et un seul : qui porte l’effort.
Une dernière chose, par honnêteté. Ces trajectoires sont des ordres de grandeur, pas des prévisions. Pour devenir réalistes, elles devraient être modélisées par des économistes indépendants, à l’OFCE ou à l’Institut des politiques publiques, ou par ceux qui voudraient s’en emparer. C’est une invitation.
Sources : projet de loi de finances 2027 ; simulation de l’autrice sur 2027-2036, détaillée dans le projet complet ; taux de l’OAT à 10 ans et écart avec l’Allemagne, 21 et 22 octobre 2026 (Reuters, Boursier) ; I4CE, « Financement de la transition : quelles marges de manœuvre autour du besoin de financement public ? », juillet 2024 ; Insee.
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