Depuis le 21 septembre, des lycéens bloquent leurs établissements. On parle beaucoup des poubelles brûlées. On parle très peu de ce qu’ils demandent. Et si, pour une fois, on les écoutait ? Et si on regardait ce que le budget de l’éducation 2027 leur répond ?
Ce qu’ils demandent
Des classes moins chargées. Des profs. Oui, juste des profs : pas une année de bac de français sans enseignant. Des bâtiments chauffés. Une cantine qui fonctionne. Des infirmières, des psychologues, des assistantes sociales. Moins de pression avec Parcoursup. Et le droit à la même école, où qu’on soit scolarisé (Café pédagogique, 1er octobre 2026). Qu’on habite le 7e arrondissement ou la Seine-Saint-Denis.
Révolutionnaire, tout ça ? Pas vraiment. C’est la promesse de la République. Ils demandent juste qu’on la tienne.
Et ils n’inventent rien. Selon les propres statistiques du ministère, près de 10 % des heures d’enseignement n’ont pas été assurées en 2024-2025 dans les collèges et lycées publics, faute de remplacement des professeurs absents : environ 15 millions d’heures. Une heure sur dix ! Imaginez un hôpital qui annulerait une opération sur dix… En juillet, après la phase principale de Parcoursup, environ 130 000 candidats n’avaient toujours aucune affectation (Banque des territoires, 1er octobre 2026).
Ce que leur répond le budget
Le projet de loi de finances 2027 prévoit un peu plus de 64 milliards d’euros pour l’Éducation nationale, hors pensions. 1,2 milliard de plus qu’en 2026, se félicite le ministre. Regardons le détail, quand même. 1 588 postes d’enseignants supprimés. Le point d’indice des fonctionnaires toujours gelé. Pas un euro pour renouveler les manuels après les changements de programmes (Café pédagogique, 2 octobre 2026).
L’argument officiel ? Il y aura 180 000 élèves de moins à la rentrée 2027. Moins d’élèves, moins de profs. Logique comptable imparable. Sauf qu’on pourrait faire exactement l’inverse : garder les postes, et enfin alléger les classes. La baisse démographique est une chance historique pour l’école. Le gouvernement en fait une ligne d’économies.
Et la réponse au mouvement ? Une cellule de crise à Matignon. Une plateforme de consultation en ligne. Des cours à distance quand les blocages empêchent d’accéder aux lycées. Et trois enquêtes de l’Inspection générale de la police nationale, après des lycéens blessés. Je ne défends pas les violences, d’où qu’elles viennent. Je constate qu’on répond aux blocages par la police, et aux revendications par un formulaire.
Des profs déclassés
Qui veut encore devenir prof ? Franchement ?
En France, un enseignant du primaire gagne 26 % de moins que les autres diplômés du supérieur. Dans le secondaire, 18 % de moins. Dans l’OCDE, l’écart moyen est de 17 % et 13 %. Entre 2015 et 2024, le salaire des débutants a augmenté de 8 % en France, deux fois moins vite qu’en moyenne dans l’OCDE (Regards sur l’éducation 2025).
Des années d’études pour un métier moins payé que les autres. Des classes surchargées. Pas de remplaçants. Des parents à bout. Des élèves en souffrance. Et on s’étonne de la crise des recrutements !
L’école, première ligne du care
Dans le travail social, on le sait : c’est l’école qui repère en premier l’enfant qui arrive le ventre vide. Celui qui ne dort plus parce que ça crie à la maison. Celle qui se scarifie en silence. L’école est souvent le premier endroit où la souffrance d’un enfant devient visible.
Encore faut-il qu’il y ait quelqu’un pour la voir. Une infirmière. Un psychologue. Une assistante sociale. Le budget 2027 en crée à peine 300, en comptant les cellules de recueil des signalements (ministère de l’Éducation nationale). Pour tout le pays.
On ne peut pas revaloriser le soin et laisser l’école sur le bas-côté. C’est le même travail : maintenir, perpétuer, réparer notre monde.
L’école qui trie
Il y a pire que le manque de moyens. L’école française reproduit les inégalités. En compréhension de l’écrit et en sciences, les résultats des élèves français sont parmi les plus fortement liés à l’origine sociale de tous les pays de l’OCDE (PISA 2022). Autrement dit : en France, dis-moi où tu es né, je te dirai ce que tu deviendras.
Et on ose nous parler de méritocratie.
Former des citoyens, pas des cases Parcoursup
Condorcet le disait dès 1791 : l’instruction publique est un devoir de la société envers les citoyens. Sans elle, l’égalité des droits reste une égalité de papier. L’école n’est pas là pour fabriquer des « bons élèves » dociles. Elle est là pour donner à chacun les moyens de juger par lui-même, de débattre, de participer.
Ironie de l’histoire : les lycéens qui bloquent leurs lycées font exactement ça. Ils s’informent. Ils s’organisent. Ils prennent la parole. Ce sont déjà des citoyens ! La moindre des choses, c’est de leur répondre sur le fond.
Un autre budget pour l’éducation ★
Environ 7 milliards d’euros par an une fois montés en charge, financés par la fin du prélèvement forfaitaire unique sur les revenus du capital :
- pas une seule suppression de poste : la baisse démographique sert à alléger les classes, d’abord en éducation prioritaire et dans les lycées de banlieue ;
- des remplaçants : environ 5 000 postes de plus, pour qu’aucune classe ne reste des semaines sans prof ;
- un rattrapage salarial des enseignants vers la moyenne de l’OCDE, en cinq ans ;
- la santé et le social à l’école : environ 5 000 infirmières, médecins, psychologues et assistantes sociales scolaires de plus ;
- des bâtiments dignes : rénovation thermique et mise en sécurité, avec les régions et les départements ;
- une vraie démocratie lycéenne : un budget participatif pour les conseils de vie lycéenne, et l’éducation à l’esprit critique et aux médias.
Et une mesure de justice : moduler l’argent public versé aux collèges et lycées privés sous contrat selon leur mixité sociale. Un établissement financé par tous doit accueillir tout le monde. Les sommes économisées iraient à l’éducation prioritaire.
7 milliards, c’est cher ? C’est moins que ce que rapporte la fin de la flat tax. Le choix est donc simple : les dividendes des plus riches, ou les classes de nos enfants.
Sources : Café pédagogique, « Lycéens mobilisés : ce qu’ils disent, ce qu’on leur répond », 1er octobre 2026, et « Budget de l’éducation 2027 : 1 588 suppressions de postes », 2 octobre 2026 ; Banque des territoires, 1er octobre 2026 ; ministère de l’Éducation nationale, « Budget 2027 pour l’École », dossier de presse ; OCDE, Regards sur l’éducation 2025 (via L’Étudiant, 9 septembre 2025) ; DEPP, note d’information sur les heures d’enseignement perdues en 2024-2025 ; DEPP, « PISA 2022 : culture scientifique, compréhension de l’écrit et vie de l’élève » ; Condorcet, Cinq mémoires sur l’instruction publique, 1791 ; chiffrage de l’autrice, détaillé dans le projet complet.
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