Le projet de loi de finances 2027 nous est vendu comme le seul budget sérieux possible. Le seul. Alors j’ai refait les comptes. Il y en a au moins un autre. Et il ne fait pas plus de dette.
Le budget « sérieux » : couper, couper, couper
Le gouvernement promet de ramener le déficit sous 3 % du PIB. Comment ? Surtout par des économies sur les dépenses : près de 60 % de l’effort de 2027. Prolongeons cette logique jusqu’en 2036. En 2036, les dépenses publiques hors intérêts seront passées de 54 % à 50 % du PIB. Quatre points. Environ 160 milliards d’euros par an de services publics et de prestations en moins ★.
160 milliards, concrètement, ça ressemble à quoi ?
Ça ressemble à des lits d’hôpital fermés. À des classes sans prof. À des places en crèche qui n’existeront jamais. À des heures d’aide à domicile rabotées. À des aides au logement gelées. À la téléconsultation à la place du médecin de campagne. À l’attente interminable aux urgences.
Ça ressemble, surtout, à une phrase que tout le monde connaît : « revenez plus tard ».
Et tout ça pour quoi ? Pour une dette à 119 % du PIB en 2036. À peu près le niveau prévu pour la fin de 2026 : 119,3 %. Bravo.
Un budget alternatif : faire payer la rente
Le budget alternatif stabilise la dette au même niveau : environ 120 % du PIB en 2036 ★. Le déficit atteint 3 % en 2032 et descend à 2,4 % en 2036. Mais au lieu de couper, il augmente les dépenses hors intérêts d’environ deux points et demi de PIB. Et il les finance. Si, si.
Par qui ? Par ceux qui ont le plus profité des quarante dernières années :
- le patrimoine : un impôt plancher sur les très grands patrimoines, un ISF climatique, une réforme de la fiscalité des héritages, et la fin de l’exonération progressive des plus-values immobilières hors résidence principale : seul le gain réel, au-delà de l’inflation, sera taxé ;
- le capital : la fin du prélèvement forfaitaire unique, deux points de prélèvements sociaux en plus sur les revenus du capital, au-delà d’une franchise qui protège les petits épargnants, une taxe sur les rachats d’actions ;
- les très grandes entreprises : une taxe sur les superprofits, une imposition minimale des multinationales, un crédit d’impôt recherche recentré sur la recherche réelle, une surtaxe bancaire, une taxe sur les transactions financières ;
- les très hautes rémunérations, par une contribution spécifique, et les hauts revenus, par une CSG rendue progressive : moins pour les bas revenus, plus pour les hauts revenus et ceux du capital ;
- les pollueurs : la suppression des niches fiscales défavorables à l’environnement, une fiscalité sur les jets privés, les billets en classe affaires et les véhicules les plus lourds.
Et les aides aux entreprises ? Elles restent. Mais sous condition. Les allègements de cotisations sont modulés selon le taux de marge, et réservés aux organisations qui respectent un écart de rémunération de 1 à 20. Priorité aux TPE et aux PME. Un grand groupe qui verse des dividendes record n’a pas besoin d’argent public. Une boulangerie, si.
Pour financer quoi
Tout ce qui fait tenir une société, et qu’on a laissé se déglinguer :
- la revalorisation des métiers du soin et du travail social : aides-soignantes, aides à domicile, éducatrices, assistantes sociales ;
- l’école : pas une suppression de poste, des remplaçants, des profs mieux payés ;
- l’hôpital, la santé de proximité, la santé mentale ;
- les aides au logement rétablies, et le logement social ;
- la transition écologique et l’adaptation au climat, avant que les catastrophes ne coûtent bien plus cher ;
- un accueil et une insertion dignes des personnes qui arrivent sur notre territoire.
Et les prestations ? Les ménages modestes sont protégés : pas de baisse des minima sociaux ni de l’allocation de rentrée scolaire, et les aides au logement sont rétablies. Une seule évolution peut les toucher : pour les naissances à partir de 2027, les allocations familiales deviennent dégressives à partir du troisième enfant. Je l’assume, et j’explique pourquoi dans un prochain billet.
Même dette, autre société
C’est le point que personne ne veut entendre. Alors je le répète.
Dans les deux budgets, la dette finit au même niveau. Dans les deux budgets, la charge des intérêts monte vers 150 milliards par an. Dans les deux budgets, on stabilise. Le choix n’est donc pas entre sérieux et laxisme. Il est entre deux manières de stabiliser la dette : en dépouillant l’État social, ou en faisant contribuer davantage le capital.
Le gouvernement a fait son choix. Il préfère fermer des services publics plutôt que demander un vrai effort aux 1 % les plus riches. C’est un choix. Ce n’est pas une fatalité.
Les risques, sans les cacher
Le budget alternatif a un point faible, et je le dis franchement : il dépend du rendement des impôts sur le capital. Si les recettes sont inférieures de 30 % aux prévisions que les taux d’intérêt montent d’un point et que la croissance ralentit un peu, la dette atteint 134 % du PIB en 2036 ★. C’est sérieux. Je ne le cache pas.
Mais le budget du gouvernement a lui aussi son point faible, et lui, on le cache. Il suppose des coupes d’une ampleur rarement tenue, alors que les objectifs de déficit ont été largement manqués en 2023 et en 2024. S’ils le sont encore d’un demi-point par an, avec des taux un peu plus hauts, la dette atteint 126 % ★. Curieusement, personne ne présente ce scénario-là comme irresponsable.
D’où trois garde-fous : voter les recettes avant les dépenses qu’elles financent, prévoir une clause de revoyure chaque année, et faire évaluer chaque mesure par un organisme indépendant.
Une dernière précision, par honnêteté : ma simulation est simplifiée. Elle compare des ordres de grandeur, elle ne prévoit pas à la décimale. Pour devenir vraiment réaliste, elle devrait être modélisée pour de bon, avec de vrais modèles macroéconomiques et les données fiscales détaillées : par des économistes indépendants, à l’OFCE ou à l’Institut des politiques publiques, ou par les forces politiques qui voudraient s’en saisir. Je les y invite volontiers.
Sources : projet de loi de finances 2027 (ratios de dépenses, de déficit et de dette) ; La finance pour tous, « Projet de loi de finances : le budget 2027 sous haute tension », 8 octobre 2026 ; Deloitte Avocats, analyse de la répartition de l’effort du PLF 2027, octobre 2026 ; simulation de l’autrice sur 2027-2036, détaillée dans le projet complet ; Insee ; OFCE (multiplicateurs budgétaires).
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