Dette. Déficit. Sérieux budgétaire. On nous en parle matin, midi et soir. Mais qui paie ? Ah, ça, on en parle beaucoup moins. C’est pourtant par là que tout commence : par la justice fiscale.
Sans argent, la justice reste un discours
La justice sociale ? Pas de moyens. La justice écologique ? Pas de financement. L’égalité entre les territoires ? Pas d’instrument. L’égalité entre les générations ? Une jolie phrase dans les vœux de fin d’année.
Le reste, c’est de la littérature. De la belle littérature, parfois. Mais de la littérature.
Une crèche, ça se paie. Un hôpital de proximité, ça se paie. Une aide à domicile, ça se paie. Une digue contre la montée des eaux, ça se paie aussi. Alors la seule question qui vaille, c’est : par qui ?
Voilà pourquoi je le dis sans détour : la justice fiscale est la mère de toutes les justices. Pas parce qu’elle serait plus noble que les autres. Parce que sans elle, les autres n’existent pas.
Une idée de 1789, pas une lubie de 2027
Faire payer chacun selon ses moyens, une obsession de gauchistes ? Relisons nos classiques, pour voir.
« Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, une contribution commune est indispensable : elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés. » (Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, article 13)
En raison de leurs facultés. Pas en raison de leur talent pour l’optimisation. Pas en raison de la taille de leur cabinet de fiscalistes. Et l’article 14 enfonce le clou : chaque citoyen a le droit de constater la nécessité de cette contribution, d’y consentir et d’en suivre l’emploi.
L’impôt n’est donc pas une confiscation. C’est le premier lien entre les citoyens. Payer selon ses moyens, c’est reconnaître qu’on doit à la société une part de ce qu’on possède.
Sauf qu’aujourd’hui, le principe marche sur la tête. Une étude de l’Institut des politiques publiques, menée par Laurent Bach, Antoine Bozio, Arthur Guillouzouic et Clément Malgouyres (2023), observe en France un taux d’imposition effectif qui baisse tout en haut de l’échelle : 46 % pour les 0,1 % les plus riches, 26 % pour les 75 foyers les plus riches (données de 2016). Traduction : arrivé tout en haut, on paie proportionnellement moins que juste en dessous. Emmanuel Saez et Gabriel Zucman ont fait le même constat aux États-Unis (Le Triomphe de l’injustice, Seuil, 2020). La progressivité s’arrête pile là où la richesse devient du pouvoir. Quel hasard.
Quand l’impôt devient injuste, la paix se fissure
L’histoire de France est une histoire fiscale.
1788 : les caisses du royaume sont vides, les privilégiés refusent de payer. On convoque les États généraux pour le printemps 1789. On connaît la suite.
2018 : les Gilets jaunes se lèvent contre une hausse de la taxe sur les carburants. La même année, l’impôt de solidarité sur la fortune disparaît. Même année. Même gouvernement. Cherchez l’erreur.
Ce n’est pas l’impôt qui révolte. C’est l’impôt injuste. Quand les plus aisés semblent échapper à l’effort commun, le consentement à l’impôt recule. Puis la confiance dans les institutions. Puis la confiance dans la démocratie elle-même. Les Français, eux, ont très bien compris : 86 % se disaient favorables à la taxe Zucman sur les très grandes fortunes (sondage Ifop pour le Parti socialiste, septembre 2025). De la jalousie ? Non. Un sens aigu de la justice.
L’économie a pris le volant
Mais alors, pourquoi le politique a-t-il l’air si impuissant ? Karl Polanyi a donné la clé en 1944, dans La Grande Transformation. Pendant des siècles, l’économie était encastrée dans la société : produire et échanger obéissaient à des règles de réciprocité, de redistribution, de solidarité. Puis le marché s’est voulu autorégulé. Il s’est mis à traiter le travail, la terre et la monnaie comme des marchandises. Comme si on les fabriquait pour les vendre.
Depuis, on nous répète que l’économie a ses lois, et que la politique n’a qu’à suivre. « There is no alternative », disait Margaret Thatcher. Polanyi, lui, décrivait aussi la suite : chaque avancée du marché finit par provoquer un mouvement de protection de la société. Ce mouvement, aujourd’hui, a un premier instrument : le budget.
Réencastrer l’économie dans le politique commence donc par une décision toute simple. Qui paie, et pour financer quoi ?
Justice fiscale : ce qu’on pourrait faire
Un budget complet pour la France, de 2027 à 2036, construit autour de cette question. Les grandes lignes, que je détaillerai billet après billet :
- un impôt plancher sur les très grands patrimoines, et la fin du prélèvement forfaitaire unique sur les revenus du capital ;
- une contribution exceptionnelle sur les très grandes fortunes, outil de crise prêt à l’emploi, entièrement affectée au remboursement de la dette ;
- une limite aux très gros héritages, soumise au référendum ;
- pas un euro d’aide publique sans contrepartie ;
- l’argent récupéré mis au service du soin, de l’école, des services publics et de la transition écologique.
On va me dire que c’est irréaliste. On le dit toujours. Alors, dans les prochains billets, je chiffre. Ligne par ligne.
Sources : Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789), articles 13 et 14 ; Laurent Bach, Antoine Bozio, Arthur Guillouzouic et Clément Malgouyres, « Quels impôts les milliardaires paient-ils ? », note IPP n° 92, Institut des politiques publiques, juin 2023 ; Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, Le Triomphe de l’injustice, Seuil, 2020 ; Karl Polanyi, La Grande Transformation, Gallimard, 1983 ; Ifop pour le Parti socialiste, sondage sur les mesures du contre-budget socialiste, septembre 2025.
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