Un toit. De quoi manger. De l’eau au robinet. De la lumière le soir. Une information honnête. Sans tout ça, la liberté n’est qu’un mot. Alors pourquoi en avons-nous fait des marchandises comme les autres, plutôt que des biens communs ?
Ce qui ne devrait pas être à vendre
Un loyer qui mange la moitié du salaire. Un caddie qu’on remplit en regardant les prix plutôt que les étiquettes. Une facture d’électricité qu’on ouvre en retenant son souffle. Vous connaissez ? Moi aussi. Et dans le travail social, je l’ai vu tous les jours, en pire.
On nous dit que c’est le marché. Que c’est comme ça. Que l’offre et la demande finiront par s’arranger. On attend toujours.
Polanyi l’avait vu
Karl Polanyi l’a montré dès 1944 : le marché autorégulé traite comme des marchandises trois choses qui n’ont jamais été produites pour être vendues. Le travail, c’est-à-dire nos vies. La terre, c’est-à-dire la nature et le sol sous nos pieds. La monnaie, c’est-à-dire la confiance qui nous relie. Il les appelait des marchandises fictives (La Grande Transformation).
J’en ajoute une quatrième, que Polanyi ne pouvait pas voir : la connaissance. Les savoirs, l’information, les données, le numérique, l’intelligence artificielle.
Voilà la carte des biens communs. Le travail : le soin, l’école, la santé, la protection sociale. La terre : le sol, le logement, l’alimentation, l’eau, l’énergie, les transports, la nature. La monnaie : l’épargne, le crédit, la Sécurité sociale. La connaissance : la recherche, la culture, l’information, le numérique.
Un commun, ce n’est pas l’État
Attention, je vous vois venir. « Elle veut tout nationaliser. » Non.
Un commun n’est pas une question de propriétaire. C’est une question de qui décide. Elinor Ostrom, prix Nobel d’économie, a montré que des communautés gèrent très bien des ressources partagées, à condition d’en fixer elles-mêmes les règles et de les contrôler. Pierre Dardot et Christian Laval le disent autrement : le commun n’est ni le marché, ni l’État, c’est une façon de gouverner ensemble.
Pour moi, un bien devient un commun à trois conditions :
- chacun y a accès, quels que soient ses moyens ;
- ceux qui l’utilisent et ceux qui le font vivre le gouvernent, avec les collectivités, l’État restant garant de l’égalité entre les territoires ;
- personne ne peut s’enrichir en se l’appropriant.
Ce n’est même pas une idée neuve. Le Code civil, depuis 1804, reconnaît des choses qui n’appartiennent à personne et dont l’usage est commun à tous (article 714). Il suffit de s’en souvenir.
Se loger : regarder du côté de Vienne
La France compte 5,4 millions de logements sociaux, pour 31,4 millions de résidences principales. Environ 17 %. À Vienne, 43 % des ménages vivent dans un logement municipal ou à but non lucratif. Résultat : les loyers de toute la ville sont tenus. Quand une grande partie du parc échappe à la spéculation, c’est tout le marché qui se calme.
On pourrait porter le secteur commun du logement à 19 % des résidences principales en 2036 ★. Environ 90 000 logements de plus par an. C’est beaucoup : en 2023, le parc social n’a gagné qu’environ 45 000 logements, une fois déduites les démolitions et les ventes. Mais il ne s’agit pas de bétonner. Il s’agit de construire moins de neuf qu’avant, et de mobiliser tout le reste. Des bureaux vides transformés en logements. Des logements privés conventionnés. Une partie des 3,1 millions de logements vacants. Une partie seulement : la plupart sont vides le temps d’un changement de locataire, ou situés là où personne ne cherche à se loger. Les organismes de foncier solidaire, où le sol reste commun et seul l’usage du logement est cédé. Les coopératives d’habitants. Et des hameaux de tiny houses, sur un sol commun, où vivent ensemble des locataires modestes et des familles qui accèdent à la propriété de leur maison. La loi le permet depuis 2014. Et ça coûte peu : en Bretagne, au hameau du Placis, huit maisons surtout autoconstruites ont coûté de 12 000 à 15 000 euros chacune, sur un terrain loué 50 euros par mois à la commune. Clé en main, une tiny house coûte de 20 000 à 85 000 euros. Moins de béton, moins de sols artificialisés, et des quartiers à taille humaine. Le tout financé surtout par l’épargne du livret A, comme le logement social l’a toujours été. Coût pour le budget : environ 1,7 milliard par an en 2036 ★, qui tient dans l’enveloppe logement du budget.
Se nourrir : une Sécurité sociale de l’alimentation
En 1945, on a décidé que la santé ne dépendrait plus du portefeuille. Pourquoi pas l’alimentation ?
Ça existe déjà, en petit. En Gironde, depuis 2024, des habitants reçoivent 150 euros par mois pour une personne seule, et cotisent selon leurs moyens. Et ce sont eux, réunis en caisses locales, qui décident où cet argent peut être dépensé : quels producteurs, quels magasins, selon une charte qui exige des pratiques agricoles durables, une juste rémunération et des circuits proches.
C’est là que tout se joue. Une agriculture saine, durable, qui fait vivre ceux qui la pratiquent, ne sera pas choisie par le marché. Elle peut l’être par les citoyens.
On pourrait couvrir 10 % de la population en 2036, environ 7 millions de personnes, territoire par territoire ★. Coût : environ 12 milliards d’euros par an, financés par une cotisation dédiée, comme la Sécurité sociale. Et pour que les paysans suivent : des terres sorties de la spéculation, et des débouchés garantis dans les cantines et les hôpitaux.
Pourquoi pas tout le monde, tout de suite ? Parce que ça coûterait de l’ordre de 120 milliards par an. Je préfère un objectif tenu à une promesse en l’air. L’universel reste l’horizon.
L’eau, l’énergie, l’information
L’eau. Paris l’a fait en 2010 : retour en régie publique. On pourrait généraliser, avec des usagers associés aux décisions, et les premiers mètres cubes à tarif social.
L’énergie. Les premiers kilowattheures à prix bas, les suivants plus chers. Le nécessaire pour tous, le superflu facturé au juste prix. Et des communautés locales d’énergie renouvelable, que le droit européen reconnaît déjà.
L’information. Quand quelques milliardaires possèdent les grands médias, ce n’est plus seulement leur argent qui pèse. C’est leur voix. On pourrait créer un statut de média à lucrativité limitée, des droits réels pour les rédactions, et des aides publiques à la presse réservées aux médias indépendants. La liberté d’informer ne peut pas dépendre du bon vouloir d’un actionnaire.
Et qui décide, et qui paie ?
Le budget reste central. Le Parlement vote les recettes, puis répartit l’argent entre les communs. Chaque commun, gouverné par ceux qui le font vivre et ceux qui en dépendent, fait remonter ses besoins et décide de l’usage de ses moyens. Une autorité de contrôle indépendante, une seule, vérifie l’emploi de chaque euro. Et elle traque la corruption, les conflits d’intérêts et les passe-droits. Dans le logement social, les contrôles relèvent chaque année des centaines de manquements, surtout dans l’attribution des logements. Un commun n’est démocratique que s’il est transparent.
Et beaucoup de communs ont leurs propres ressources : loyers, tarifs, cotisations. Faire d’un bien un commun, c’est d’abord changer qui décide. Pas forcément dépenser plus.
Biens communs : ce qu’on pourrait faire
- Reconnaître les biens communs dans la Constitution : les biens nécessaires à l’exercice des droits fondamentaux.
- Un secteur commun du logement à 19 % en 2036, avec des hameaux d’habitat léger ★.
- Une Sécurité sociale de l’alimentation pour 10 % de la population en 2036 ★, au service d’une agriculture saine et durable.
- L’eau en régie, l’énergie à tarif progressif.
- Des médias indépendants des grandes fortunes.
Ce qui nous fait vivre ne se vend pas. Ça se partage. Et ça se gouverne ensemble.
Sources : Karl Polanyi, La Grande Transformation, Gallimard, 1983 ; Elinor Ostrom, La Gouvernance des biens communs, De Boeck, 2010 ; Pierre Dardot et Christian Laval, Commun, La Découverte, 2014 ; Charlotte Hess et Elinor Ostrom (dir.), Understanding Knowledge as a Commons, MIT Press, 2007 ; Benjamin Coriat (dir.), Le Retour des communs, Les Liens qui libèrent, 2015 ; Code civil, article 714 ; SDES, « 5,4 millions de logements locatifs sociaux en France au 1er janvier 2024 » ; Camille Freppel, « Le parc de logements au 1er janvier 2024 », Insee Focus n° 332, 2024 ; Mario Polèse, « Vienne a-t-elle trouvé la solution à notre crise du logement ? », Options politiques, IRPP, 2024 ; Banque des Territoires, logements sociaux financés en 2024 (janvier 2025) et expérimentations de sécurité sociale de l’alimentation (octobre 2024) ; chiffrage de l’autrice, détaillé dans le projet complet.
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